L'échange de commentaires avec Sab sur le message précédent m'a rappelé une petite histoire que j'avais écrite il y a quelques années, à mes heures perdues... Une histoire de montre évidemment.

 

La montre (ronde)

Les montres automatiques sont comme les parfums : elles exigent l’exclusivité.

Les montres mécaniques sont d’un principe beaucoup moins jaloux. Elles se contentent de compter sur vous pour être remontées, puis avancent toutes seules.

Une montre automatique, elle, rappelle toujours cruellement à son souvenir et à sa responsabilité l’amateur de montres qui l’aurait délaissée plus d’une ou deux journées. Ses manières sont radicales et sans demi-mesure. Elle s’arrête. Et, à la différence de celui d’une montre mécanique, son arrêt n’est ni annoncé ni prévisible.

Pire qu’un arrêt, il s’agit d’un véritable accident qui prend la figure dramatique de l’anormalité.

Ce qu’il convient de faire dans ce cas-là, c’est bercer la montre suffisamment longtemps pour lui redonner tout son élan (et accessoirement le minimum d’autonomie qui permet de s’en séparer durant la nuit). Quelques tours de rotor artificiellement alignés à l’aide de rapides mouvements du poignet, ou pire encore, l’usage du remontoir mécanique que proposent également certains modèles, lui permettraient seulement de retrouver temporairement son souffle, un peu comme si on lui faisait du bouche-à-bouche. Elle ne saurait s’en contenter. Ce serait d’ailleurs la négliger que la traiter ainsi.

Malheur à l’homme de plusieurs montres !

Une montre automatique exige tout simplement d’être portée. Elle ne bat et ne vit en vérité qu’au bras de son propriétaire.

L’automatique a donc ceci pour elle d’évincer à elle seule toutes les autres. Pareillement, elle ne peut être évincée que par une autre automatique.

C’est un peu ce qui m’était arrivé – à ceci près que je n’étais pas une montre.

Mais le battement de cette montre était une de mes raisons d’être. Elle battait au rythme de mon cœur, elle vivait avec moi. Moi j’aimais cette femme et je battais pour elle, pour cette montre aussi, du coup, qui disait notre temps. Je m’en sentais inséparable. Un peu comme si nous ne faisions qu’un.

Quand j’avais rencontré Véra, au début d’un été, je portais déjà une automatique.

Ce « concept » (on s’exprimait ainsi à l’époque) me plaisait. Je le trouvais très beau, très romantique aussi. Aucune des autres montres que j’avais achetées ou qu’on m’avait offertes n’avait pu me faire changer d’idée. Depuis que celle-ci était entrée dans ma vie, cinq ans avant ma rencontre avec Véra, je n’avais jamais pu me résoudre à l’abandonner trop longtemps. Cet été-là, il y avait à peu près deux ans que j’avais définitivement délaissé ses piètres rivales (qui, elles, pouvaient vivre sans moi) et que je la portais exclusivement.

Je me pliais de plein gré à sa tyrannie ; pour parler franchement, ses exigences ne m’étaient pas du tout désagréables.

Ma montre s’accordait ainsi parfaitement à certain penchant que j’ai pour quelque chose qui ressemblerait au sens de l’absolu. J’aimais qu’elle vive à travers moi, comme me référer sans cesse à elle. J’aimais qu’elle compte autant sur moi que je comptais sur elle.

Malgré la profondeur de mon attachement – ou plutôt de notre mutuel attachement, j’en étais pourtant arrivé à la trouver parfois trop lourde, un peu démodée ; datée, pour parler net.

Objectivement, il n’y avait toutefois rien à redire et je savais bien au fond que ces histoires de poids et de style étaient de faux arguments. Elle avait peut-être vécu trop de choses avec moi. Tellement de choses à vrai dire qu’elle ne signifiait plus rien d’autre que tout ce que j’avais fait. Elle était, indéfectiblement, liée à mon existence.

Simple et inévitable conséquence de tout ce que je viens d’exposer, évidemment.

Mais ma rencontre avec Véra me donnait justement l’impression de changer d’existence. Ma vieille montre en devenait, si c’était possible pour une automatique qui n’indiquait que l’heure, d’autant plus périmée. Elle était out of date. Il fallait en changer. Seule une nouvelle montre pourrait être destinée à battre la mesure de cette nouvelle ère : celle de mon existence avec Véra. Celle de notre existence. Elle en serait le signe, au sens de ce qui montre.

Lorsqu’on les observe à la trotteuse, elles ont toutes l’air d’être la même alors qu’en réalité, aucune seconde ne ressemble à une autre.

Je pressentais que celles vécues avec Véra seraient exceptionnelles et nécessiteraient un traitement d’exception.

C’est donc avec Véra que le « concept » acquit son entière signification.

L’idée germa pendant l’été et s’imposa à moi dès l’automne. Septembre, octobre, furent du reste les premiers mois de notre amour et ceux durant lesquels je compris que je voulais que notre existence existât, précisément. Je n’arrivais jamais à me résoudre à la quitter, ne serait-ce que pour quelques heures. Ce qui me permit de réaliser à quel point je l’aimais, parce qu’il n’était jamais arrivé que ce genre d’idées auparavant m’effleurât.

Je ne concevais pas que nous nous séparions ; je crois que j’aurais pu passer mes jours à rester avec elle. Savoir que je pouvais la regarder autant que je le voulais était pour moi le bonheur, et presque du soulagement. L’impression qu’aurait un voyageur d’être arrivé quelque part. Mais où ? Près d’elle, en tout cas, je respirais mieux.

Je lui avais proposé de m’accompagner pour choisir cette montre qui allait devenir notre montre (mais de cela je ne me rendais pas encore tout à fait compte). C’était un jeudi, 10 octobre.

Je l’avais repérée et tournais autour depuis déjà quelques semaines. Je l’avais essayée, et elle me plaisait ; j’hésitais vaguement entre un cadran clair et un cadran noir. Je tremblais que Véra ne trouve pas le modèle à son goût. Il lui plut. Je la réessayai afin qu’elle puisse juger de son effet à mon poignet. Elle préféra le cadran clair.

Le vendeur était parfait. Il nous expliqua tout. Pourtant, dans l’émotion, je n’écoutai presque rien et restai même quelques jours sans savoir retrouver la position « date » de la couronne. Je n’avais pas l’habitude, puisque l’ancienne n’indiquait pas les jours. Octobre en compte, heureusement, 31, ce qui me laissait un répit d’un mois pour apprendre à la faire « sauter » de 30 à 1.

Véra se tenait très près, tout près de moi. Nos coudes se pressaient l’un contre l’autre sur le comptoir du magasin. Le vendeur nous disait qu’il fallait la réviser tous les cinq ans, « comme vous faites réviser votre voiture ». Je sentais la jambe de Véra entièrement contre la mienne. Il était quinze heures. Je payai. La montre, encore une étrangère sous les doigts de cet homme, fut réglée sur la même heure que celle de Véra.

A cet instant, je tenais encore la mienne – l’autre, à la main, détachée.

Je commençais moi aussi à me détacher d’elle.

Car sitôt que j’eus la nouvelle à mon poignet, je la sentis immédiatement et entièrement mienne. Elle était, de son côté, tout autant conquérante, et je me laissai posséder comme je la possédai.

Je glissai l’ancienne dans la poche de mon pantalon. Elle se remonterait encore un peu grâce au mouvement de la marche… Mais je lui donnerais le coup de grâce en la posant, ce soir-là. Et puis on n’a qu’un poignet ; en matière de montres, le poignet aussi est exclusif.

C’était ainsi. Elle s’arrêta le surlendemain, après avoir tenu quarante‑six heures trente‑sept minutes, ce qui était tout à fait honorable si j’en croyais le livret d’accompagnement qui m’avait été donné avec la nouvelle : « une montre non portée s’arrête après environ quarante heures (réserve de marche) ».

L’instant où ces deux montres avaient pour ainsi dire échangé leurs souffles marquait donc, symboliquement, le commencement de notre ère. C’était le samedi 12 octobre, à douze heures trente-sept (la trotteuse à onze heures).

Je me souviens que Véra m’avait téléphoné la nuit précédente. Nous avions principalement parlé des montres. Une chose importante, que je lui signalai par la suite, est qu’il était déjà plus d’une heure du matin lorsque le téléphone avait sonné, aussi pour cette raison ai-je la certitude que l’autre s’est bien arrêtée à midi et non à minuit trente-sept.

Car depuis que j’ai commencé à écrire cette histoire, il me revient tout un tas de petits détails de notre amour.

C’est vrai : nous avions l’habitude de nous téléphoner ainsi, les soirs où nous ne nous voyions pas. Je crois que Véra désirait, certains jours, être elle aussi comme « posée ». Telle était la comparaison qui se présentait à mon esprit.

J’adorais ces conversations nocturnes. Je lui parlais souvent à la seule fluorescence de la montre. Les aiguilles et les chiffres brillaient dans la nuit. Je l’avais choisie ainsi parce que je me couchais toujours très tard.

Dans le livret, il y avait d’ailleurs un paragraphe dont le titre me semblait très évocateur : « lecture du temps dans l’obscurité ».

Donc, cette nuit-là, l’ancienne ne s’était pas encore arrêtée (elle, au passage, n’était pas phosphorescente). Je dis à Véra que l’heure qu’elle marquerait à ce moment précis serait importante et qu’il faudrait s’en souvenir. Véra et moi nous entendions très bien sur toutes ces choses-là. Elle répondit : « Tu n’as pas besoin de la regarder tout le temps pour voir à quelle heure elle s’arrêtera… Peut-être même qu’elle ne va pas s’arrêter si tu la regardes… Ce que c’est que l’exclusivité ! ».

Je ressens encore en les écrivant toute la douceur et la justesse de ses paroles. Véra avait cette qualité très rare de savoir employer toujours le mot juste.

« Tu crois que le regard peut suffire ? », lui avais-je demandé.

 « À maintenir le contact, oui, je suis sûre… Mais je ne suis pas une montre ! ».

« Je ne suis pas une montre. »

Elle avait dit cette phrase mot pour mot, je n’en ai aucun doute et encore moins en relisant les lignes que j’ai déjà écrites. Si cette même phrase m’est revenue spontanément, si j’en ai encore l’empreinte dans la tête, c’est que Véra l’avait bien prononcée.

Véra « n’était pas une montre »… Je n’avais vu dans cette vérité qu’elle proférait que ce que mon esprit amoureux et vaniteux d’amour voulait y voir : son côté absurde, et une manière de dire tout en ne disant pas. Maintenant, je pourrais y déceler bien d’autres choses, mais pour quoi faire ? Je n’en ai pas vraiment envie. Au fond, je sais bien que mon impression d’alors est – en ce sens qu’elle reste – la bonne. Rien de pire que les interprétations rétrospectives. Il y a en elles quelque chose de complètement anachronique, et même d’hérétique. On pourrait les comparer au fait de retarder une montre d’une heure en reculant la petite aiguille alors qu’il faut l’avancer de onze heures. Eh bien ! Il en va exactement de même : je me refuse catégoriquement à sacrifier à l’hérésie qui dévoierait ces mots de leur tendresse première et pure en leur supposant rétroactivement des arrière‑pensées.

Parce que bien sûr j’aimais Véra, et elle m’aimait. Lorsque nous nous quittions, j’écoutais le bruit du temps à mon oreille comme la mer dans un coquillage. Chaque seconde qui m’avait séparé d’elle m’en rapprochait l’instant d’après. J’aimais aussi enlever ma montre et la retourner pour observer le battement du rotor – son cœur de montre – au travers du fond transparent du cadran.

Cette montre était telle qu’elle ne nous prenait pas le temps que nous ne vivions pas ensemble. Elle nous donnait du temps. « Le temps est dans la montre », disait Véra. Je l’en aimais toujours plus.

Son battement était clair et franc, il résonnait dans tout le mécanisme. Le tic-tac des automatiques (des mécaniques aussi, du reste) est continu, au contraire de celui des montres à quartz, que sa sécheresse rend parfois presque singulatif. Ah, si seulement j’avais eu le temps de mettre à exécution mon idée, si j’avais offert à Véra une montre automatique ! Les choses auraient peut-être différemment tourné. Les aiguilles en tout cas, oui. Mais nous avions une montre, et c’est moi qui la portais.

La montre indiquait jusqu’au jour. Les secondes, les minutes, les heures, et le jour. « Montre-moi… cette aiguille-là est celle des jours, et le mois, on est obligé de s’en souvenir ? ». J’avais répondu, inconsidérément, que le mois serait pour « le modèle au-dessus ». « La prochaine », en quelque sorte.

C’est fou comme toutes nos plaisanteries se révèlent à moi sous un autre angle à présent – je ne peux m’empêcher de le constater, malgré tout.

Tout commença peu après la première révision.

Il arrive que le temps fasse aussi cela, quelquefois.

Ou était-ce de ne pas avoir porté la montre pendant les quelques jours de sa révision, qui avait à jamais perturbé son rythme et celui de notre amour ?

On me la rendit auréolée des plus grandes réassurances. Cependant notre histoire s’acheva quelques semaines après, le dernier jour d’un mois qui n’en comptait que 30. Je m’en souviens très bien, parce qu’après que cette décision eut été prise, j’avançai d’un jour la quatrième aiguille. Pour la première fois depuis que je la connaissais, je regrettai que la montre fût si précise. Elle ne m’accompagnait plus. Elle me précipitait dans l’éternité plus un, un jour volé, des jours sans Véra. À cette seconde précise, je lui en voulus un peu.

Il y eut un moment où je ne compris plus rien. Quelque chose m’échappait et résistait à l’entendement : comment Véra et moi pouvions ne plus être ensemble, alors que notre heure continuait de tourner à la montre ? Je ne concevais pas comment c’était possible. Je crois qu’à l’époque j’aurais presque trouvé logique qu’elle s’arrêtât…

Malgré tout, les premiers temps, je ne trouvais de réconfort que dans cette conviction : tant que je porterais la montre, l’ère dont elle avait fixé l’origine ne serait pas révolue. Précisément, elle ne pourrait pas se « révolver »…

Tant que je vivrais et ferais vivre cette montre, notre ère ne pourrait jamais être « achevée ». Unvollendete. Comme un prélude sans sa résolution.

 

***

 

Plus rien ne m’attachait donc à Paris. La seule chose à laquelle je tenais désormais, je pouvais l’emporter avec moi. Pour le reste, je n’avais besoin que de quelques papiers et de ma carte de crédit. J’avais quand même serré dans une petite valise quelques effets, ainsi que mon ancienne – la vieille – montre automatique. Le voyage la ranimerait un peu, pensai‑je, elle qui n’avait pas bougé depuis midi trente-sept…

Le jour de mon départ fut assombri par un accident dont le caractère symbolique me troubla et m’attrista profondément. Le taxi m’attendait en bas et j’étais pressé. Je m’apprêtai à tirer la porte de l’immeuble, qui était très lourde, quand je sentis et vis tout ensemble la montre se détacher de moi comme une peau de serpent. Je n’eus pas la présence d’esprit de lâcher ma valise pour la rattraper ; elle tomba à mes pieds sur le carrelage du hall et le verre saphir se brisa. Rien d’autre à faire que de ramasser les morceaux.

C’est sur la banquette arrière du taxi que je compris ce qui s’était passé. Contrairement à ce que j’aurais eu tendance à croire, le point faible n’était pas l’ardillon que j’aurais mal ajusté dans la boucle. L’une des tiges métalliques escamotables qui rattachent le cadran au bracelet s’était en fait délogée de son orifice et avait entraîné la chute de l’ensemble.

Je modifiai sur-le-champ mes plans et passai par Zurich pour la faire réparer.

J’y restai quelques jours, et de là gagnai la destination que j’avais initialement prévue. Je crois que je ne pouvais pas faire autrement. Tout cela était trop récent. Avec mon poignet nu, j’étais désemparé et me sentais à la fois incapable de partir à l’autre bout du monde sans elle et de revenir à l’ancienne.

Depuis, j’ai vécu dans des pays où les gens se fichent du temps. Des pays chauds, pour la plupart, aux climats moites. J’ai remplacé son bracelet trois ou quatre fois, toujours par le même genre d’articles, en cuir noir ou marron foncé. Je savais que la chaleur et la transpiration les abîmeraient plus rapidement mais je n’ai jamais pu me résoudre aux bracelets métalliques. Ils ne convenaient pas à notre personnalité.

Il n’y aurait eu que Véra pour comprendre ces subtilités-là !

À l’exception de l’une d’entre elles qui restait fidèle à un modèle Reverso des années trente (peut-être, justement, en raison de l’ambiguïté fondamentale de ces montres‑bracelets), les femmes que je rencontrai s’intéressaient peu aux montres en tant que montres. Elles n’y voyaient que l’ornement sans se soucier du mécanisme ni se douter que le mécanisme était un ornement. La preuve : celles qui se souciaient de moi le plus tendrement m’engagèrent souvent à remplacer ma « vieille » montre. Il arrivât même qu’elles m’en offrissent une nouvelle, plus moderne, parce que ce qu’il y a de mieux de nos jours et de plus fiable c’est le quartz.... Inutile de préciser que ces cadeaux restaient dans leur boîte ! Une montre offerte était le signe avant-coureur de la rupture.

Je les aimais quand même bien pour cela malgré tout, leur différence, leur dissemblance totale d’avec Véra. Je n’aurais pas supporté qu’aucune lui ressemblât.

Je trouvais plaisant de les attendre alors qu’elles s’inspectaient et se parfumaient à nouveau une dernière fois dans la salle de bains. Je m’accoudais du bras gauche au chambranle de la porte, penchais la tête, et les regardais se repoudrer sans qu’elles puissent imaginer le moins du monde que leur lenteur ne m’exaspérait pas parce que je l’écoutais à ma montre.

Rien que leur indifférence au temps les rendait, quoi qu’il en soit, irrémédiablement insusceptibles de me toucher d’une façon ou d’une autre.

Avec tout cela, l’ère trottait. J’en étais arrivé au point où je me disais qu’après toutes ces années, la montre et moi ne nous quitterions jamais. C’était devenu impossible, un peu comme lorsqu’on a franchi toutes les étapes et réussi toutes les épreuves. Elle n’aurait pu me quitter, pensais-je, que si je l’avais décidé moi-même. Or mon plus cher désir était de la porter à jamais.

J’avais tellement confiance en elle et me reposais sur elle, en elle, à un point tel que j’avais oublié d’envisager la seule hypothèse – la seule possibilité qu’elle avait de me quitter sans mon consentement.

Ceci survint deux jours après sa troisième révision, d’une manière si soudaine d’ailleurs que j’en accusai presque l’horloger. La montre était bloquée. Plus rien ne tournait, ni rotor ni aiguilles.

Au magasin, rien n’y fit. On l’ouvrit à nouveau, on lui redonna un semblant de vie, et tout s’arrêta le lendemain. Quinze heures et cinq minutes, trotteuse à dix heures, le 11 du mois, à tout jamais. Elle ne répondait plus à mon bras, et laissait sans écho la marche de mes jours.

Je décidai donc, la semaine dernière, de me rendre à nouveau à Zurich.

La maison-mère existe toujours. Le personnel a évidemment un peu changé. J’ai expliqué mon cas à un jeune homme incrédule, exhibé mes certificats de révision et la facture de la réparation faite ici même, il y a quinze ans. Elle retint particulièrement son attention. Le jeune homme me demanda de patienter quelques instants, et revint accompagné d’un homme chauve dont l’uniforme indiquait une position hiérarchique nettement supérieure. Cet homme tenait un papier à la main et s’avança en me regardant attentivement. « C’est moi qui avais réparé votre montre, à l’époque », m’annonça-t-il en me montrant le nom, calligraphié sur les pointillés d’un formulaire dont il avait retrouvé l’original, et auquel je n’avais jamais pris garde sur mon exemplaire carboné.

Il prit la montre sur le comptoir, la retourna, feuilleta un énorme catalogue de papier bible et sortit sa loupe. Il examina le cadran de plus près, le tapota de l’ongle du pouce contre son oreille.

« Je ne comprends pas comment cela peut se faire », commença-t-il d’un ton traînant et ennuyé. « Votre montre aurait-elle jamais subi un choc ? »

Je lui rappelai les circonstances de la chute qui avait motivé ma première visite. « Vous aviez changé le verre de montre, à l’époque », précisai-je.

« Oui. Donc cela serait possible. Ecoutez, le mieux serait que vous reveniez dans deux jours. En attendant, voulez-vous que nous vous prêtions une autre montre ? ».

Je déclinai cette offre obligeante, puisque, entre temps, j’avais fini par réhabiliter l’ancienne.

Je m’efforçai de ne rien laisser paraître de l’angoisse qui m’étreignait. Cet homme était mon seul espoir, et voilà qu’il me demandait d’attendre ! Je m’attendais à tout, oui, plutôt.

Voilà que je me trouvais dans une ville où j’avais autrefois fait escale avec elle et pour elle, avec le seul sentiment de ma totale solitude.

Celle qui l’avait précédée ne convenait plus du tout. J’avais l’impression d’avoir dix-neuf ans. Je n’avais plus l’habitude de quelque chose d’aussi lourd, et puis le bracelet était devenu trop étroit. J’avais dû reculer l’ardillon de trois trous et la marque de celui que j’utilisais autrefois était très apparente, ce qui me donnait la désagréable impression d’avoir retrouvé une vieille ceinture.

Mon retour à Zurich s’était décidé sous le coup de l’impulsion, sans que je réfléchisse vraiment aux implications de cette panne et de ma réaction. Il m’apparut alors brutalement que la seule personne à laquelle j’aurais pu confier mes doutes était Véra. Après tout elle était aussi concernée que moi par ce qui arrivait à la montre. Je lui devais cette information, me justifiai-je.

J’avoue que ces idées me surprirent moi‑même, et que je ne pensais pas l’avoir si peu oubliée.

Je cherchai son numéro de téléphone à la réception de l’hôtel. Elle avait déménagé mais habitait toujours Paris, et répondait toujours au même nom, ce qui ne signifiait rien du tout.

Je retournai au magasin le deuxième jour, en fin d’après-midi. Malgré la confiance que j’ai toujours placée dans l’horlogerie suisse, j’avais peur, horriblement peur. Le vendeur, visiblement, s’en aperçut, car il détourna les yeux et disparut dans l’arrière-boutique dont il ressortit presque immédiatement, précédé de l’homme chauve qui traversa les comptoirs vers moi et me guida vers un petit salon, m’invitant à prendre place sur un fauteuil.

Il tenait ma montre à la main et la posa entre nous, sur une table ronde et tapissée.

Elle n’était pas à l’heure. Je levai les yeux vers lui.

« Voilà. Nous sommes – la maison est désolée. Nous ne pouvons réparer cette montre. Il s’agit d’un cas de panne extrêmement rare. Certainement un morceau de verre est resté enfermé dans le mécanisme, il aura suffi que tout d’un coup il se trouve au mauvais endroit, et voilà… cela aurait pu arriver à n’importe quel moment, ou bien jamais. Maintenant il faudrait tout changer. J’en suis personnellement désolé parce que j’avais changé votre verre, j’ai certainement manqué de vigilance, je débutais dans ce métier à l’époque. »

Bien sûr que ce n’était qu’une montre, qu’une mort de montre.

« La maison vous la remplace. Vous pouvez choisir parmi nos modèles – tous nos modèles, celui que vous préférez ».

Je le remerciai ; j’allais venir choisir dans quelques instants. Il s’inclina et laissa la montre sur la table.

L’exclusivité, qu’il s’agisse de la sienne ou de la mienne, n’était plus de mise. Je ne pouvais plus la porter. Parce qu’elle était dorénavant incapable de répondre aux miennes, elle avait définitivement perdu les moyens de ses propres exigences. J’en fus très triste.

Ils avaient de très jolis modèles – et je la revis encore une fois, jeune comme elle avait été, exposée comme elle l’était à Paris lorsque Véra et moi l’avions fait tirer de sa vitrine. Mais, là non plus, je n’aurais jamais voulu « la même »… Mon choix se porta sur un modèle très différent, une mécanique rectangulaire et fine comme un léopard.

J’imaginai Véra avec cette montre-jaguar au poignet et demandai un emballage cadeau.

« Ne réglez pas l’heure, c’est inutile ».

Parce que de toutes façons ma décision est prise.

Autant s’en assurer. Si une nouvelle ère doit commencer avec elle, ce sera par une montre qui indique au moins le mois et l’année. Avec mes heures et mes 31 jours sur le bord extérieur du cadran, je n’avais fait que tourner en rond pendant toutes ces années, de 12 à 12 et de 1 à 31.

Dans l’idéal, ce qu’il aurait fallu, c’était une montre linéaire.

J’avais vu qu’ils avaient des chronographes perpétuels, avec le nombre de jours pré-programmés pour cent ans. Evidemment il s’agit de modèles à quartz ; mais en attendant, j’augmenterais considérablement mes chances en proposant à Véra de venir avec moi choisir le modèle au-dessus. 

./.

Photo012

Ce n'est pas tout à fait celle de l'histoire, mais elle est ronde aussi !

Bonne nuit à tous !